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J'ai écrit des centaines de textos à Aline, dans lesquels je lui implorais de me donner une seconde chance. En trois jours, je n'ai pas eu une seule réponse, je ne lâche pas mon téléphone une seule seconde, attendant impatiemment qu'elle me contacte. Je fais glisser mon doigt sur l'écran de l'iphone et j'observe les numéros défiler sur mon téléphone, je me force à ne rien envoyer à Clara, à Sara l'espagnole et Anna. Je n'ai pas assuré, elles étaient toutes biens dans leur genre, j'en ai eu des opportunités pour leur plaire, et au final, je les ai toutes délaissées, par peur ou par bêtise. Je suis un romantique, certes, j'ai besoin de me sentir désiré mais j'ai tellement peur de m'engager, de rendre les relations sérieuses : j'en ai envie, mais cela m'effraie tellement ! Je vois Arnaud, heureux comme un pape, je l'envie, je suis incapable d'être aussi naïf, de me laisser porter par le courant sans jeter un oeil devant, craignant d'être une nouvelle fois déçu, et derrière, par peur de voir s'éloigner d'incroyables opportunités d'être encore plus heureux.
Aline était une vraie chance, je voulais sincèrement qu'on soit ensemble, ce n'était pas que sexuel, elle avait ce petit plus que les autres n'avaient pas, mais, je n'ai pas su éloigner Sarah suffisament tôt, et je n'ai pas empeché le micro-séisme qui nous a détruit. J'aurais du me méfier de ma colocataire, je n'aurais pas du coucher avec elle rien que pour son cul, je n'aurais pas du être autant égoïste et obsédé.
Aline ne s'en remettra pas de sitôt : Il est maintenant trop tard pour s'excuser, et trop tôt pour se faire pardonner. J'ai besoin d'une pause, de quitter cet univers pesant, de partir loin d'ici. Je comprends maintenant la conversation que j'ai eu avec Alexandra à Rennes, la première fois que nous nous sommes rencontrés : elle me parlait de New York comme du paradis, et j'avais du mal à partager ses idées, je ne comprenais pas que l'on puisse tomber amoureux d'un lieu sans y avoir jamais mis les pieds auparavant. J'avais besoin de voir pour croire, de vivre pour ressentir, je ne fantasmais sur rien ni sur personne : je voulais du concret sinon rien.
J'ai désormais compris que l'on ne part sans raison à l'autre bout du monde : on s'y rend pour fuir sa petite vie, ses ennuis, ses emmerdes, ses tracas, ses soucis, ses problèmes. Avec un billet d'avion aller-retour, on met entre parenthèses ses histoires pendant quelques jours de vacances. Avec un aller simple, on efface tout ce qui nous embrume la tête, on prend le temps de se ressourcer pour une durée non déterminée. Il me faut cela : tout supprimer, recommencer à zéro, ne plus avoir d'ex petite amie prête à tout pour me pourrir la vie, chercher de nouveaux amis sincères avec qui tout partager et un travail dans lequel je serai épanoui. Les départs sont pleins de promesses, comment ai-je pu ne pas y penser avant ? Alexandra avait raison.
J'ai préparé, sur un coup de tête, mon sac de voyages, j'y ai mis du linge propre pour quelques jours, ma carte bleue, mon passeport, mon appareil photo, un cahier avec de quoi écrire et une brosse à dents. Arnaud n'est pas à la maison, je n'ai personne à qui dire au revoir. Je laisse un message sur la table, adressé à mes colocataires : "Ne vous inquiétez pas, je reviens dans quelques jours ou semaines, je ne sais pas encore. Je pars en vacances, on se revoit bientôt". Je claque la porte d'entrée, je sors de l'immeuble, et je me dirige vers le métro le plus proche.
Je n'ai aucune idée d'où je vais, et pour combien de temps, je fais confiance à mon instinct : de toute façon, à part la Belgique, je n'ai pas mis les pieds ailleurs qu'ici. New York est peut-être un peu cher, surtout pour un avion qui partirait au dernier moment, mais pourquoi pas ? Et l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie, les Pays-Bas, la république tchèque, la Russie, le Japon, la Suisse, l'Inde, la côte d'azur, les Alpes, l'Alsace, la Réunion, les Seychelles, les îles Fidji ? Peut-être que dans cinq minutes Aline va m'appeler, acceptera mes excuses et je stopperai mon délire pour la rejoindre. Peut-être dans une heure, je serai dans un train, un avion, en partance pour l'étranger. Peut-être que dans quelques jours, j'aurai trouvé mon paradis, dans quelques semaines la femme de ma vie et un job intéressant et peu contraignant. Peut être que dans quelques mois, je serai comblé par ma nouvelle vie. Peut être que demain, enfin, ce sera bien.FIN
J'ai appelé Eric plusieurs fois, il n'a pas décroché. Je lui ai laissé des messages, lui disant que c'était urgent, que j'avais besoin de son aide. Quand nous étions copains comme cochons, en quelque sorte avant qu'il rencontre Alexandra, il ne me laissait jamais sans nouvelle bien longtemps. Ke savais que dans les quinze minutes qui suivraient mon coup de fil, il allait me répondre. C'est fou cette relation que nous avions, si fusionnelle, cette amitié que je pensais bêtement éternelle. Je me voyais déjà le témoin à son mariage, et raconter en plaisantant comment nous nous étions par hasard rencontrer dans un bar, tous les deux désespérés par ces filles qui nous en faisaient déjà baver. Je ne pensais pas que notre amitié était si fragile, et qu'une seule demoiselle aurait pu nous séparer.
Désormais, Eric ne met plus un quart d'heure pour me répondre. Il met bien plus de temps. Cela fait deux jours que j'attends qu'il me réponde.
Je reste enfermé dans ma chambre, je n'ai ni ouvert la porte ni les volets depuis vendredi soir. Cela peut paraître excessif, mais je me sens démoralisé : cela fait cinq mois que j'ai quitté Anna et que j'ai rejoint la capitale pour conquérir le coeur des parisiennes et enfin être dans une relation sérieuse. Rien n'a marché, parfois à cause de mes doutes et de mes égarements, souvent sans le faire exprès. J'ai toujours essayé de faire de mon mieux, mais cela n'a jamais marché, et pire, je me sens encore plus seul qu'il y a un an, quand j'ai débarqué ici : Mon colocataire et Eric me quittent pour une fille, j'ai rendu triste et inconsolable la fille que j'étais prêt à aimer, et je partage mon appartement avec une personne qui a sciemment détruit mon couple.
Je ne dors plus depuis plusieurs jours. Mon sommeil est agité, j'ai la désagréable sensation de ne plus rien contrôler, il m'est impossible de fermer l'oeil, mon lit me rappelle ma douloureuse rupture, comme si Sarah avait laissé une trace indélébile de son corps et de son odeur sur la couette et les draps. J'ai essayé de changer de place, de dormir sur le fauteuil du salon, mais j'y redoutais de croiser ma colocataire en petite tenue, le sourire narquois, fière de sa vengeance, satisfaite de me voir plus bas que terre. Je ne peux plus vivre ici, il est vital pour Sarah et moi que je m'en aille au plus vite.
Un bloc de feuilles blanches, un marqueur rose, un ticket de caisse provenant de la cantine, deux paquets de chewing-gums entamés, une missive d'un syndicat dans lequel on se scandalise des salaires des patrons, une calculette pour bigleux, avec les touches aussi grosses qu'un sous-bock, un rouleau de scotch neuf, des copies de contrat dont j'étais en partie responsable, et d'autres documents, des impressions d'e-mails, des aide-mémoires, des post-it jaunes et un manuel d'instructions de Windows XP, dont je ne me suis jamais servi. Mon bureau est jonché d'objets tous plus inutiles les uns que les autres. C'est un peu triste, mais tout ce que je vais garder de cette expérience professionnelle tient dans mes poches, le reste finira au fond de la poubelle. Je prends les chewing-gums, le stylo quatre couleurs et je dérobe la clé USB que mon précédent chef m'avait gentiment prêté. C'est tout.
Pour fêter mon départ (officiellement, je démissionne pour "raisons personnelles"), j'ai offert un petit apéritif, malheureusement sans alcool, à tous ces gens qui gravitent autour de moi, que j'appelle par leur prénoms et dont je ne sais absolument rien de leur vie privée. David, le grand brun à lunettes, qui semble timide et renfermé, que fait-il de son temps libre ? Et Thomas, le petit blond pince sans rire, a-t-il une petite amie si mignonne que j'aimerais l'emprunter ? Quelles sont ses passions, ses gouts, ses convictions politiques ? Je n'en sais strictement rien, et c'est pareil pour chacun d'entre eux : il a fallu que je les réunisse tous dans une petite salle de pause pour que je me rende compte qu'aucun de mes collègues de travail n'allait me manquer. Je n'ai crée de lien affectif avec personne ici présent, et pourtant, tout le monde me sourit, lève son verre et me souhaite une bonne continuation. J'ai même eu droit à un discours dithyrambique par un de mes supérieurs, tellement hypocrite que je n'ai pas pu m'empêcher de rire quand il a déclarait que mon absence se ressentirait à chaque instant. Oui, il a dit ça. Nous avons du discuter, en cumulant tous ces petits instants à la machine à café, moins de vingt minutes ensemble. Et je suis à ses yeux quelqu'un d'indispensable : quelle chance il a que le ridicule ne tue pas.
Au loin, Cédric est confortablement assis dans son bureau, lisant une revue spécialisée dans les voitures et les jolies femmes pas très distinguées. Il n'a pas dédaigné venir nous rejoindre, malgré mon invitation : mon départ est bien le cadet de ses soucis. Le plus étrange, c'est qu'il a beau être totalement irrespectueux envers moi, j'ai tout de même de l'estime pour lui, car il est bien le seul, ici, à ne pas être un insupportable hypocrite qui ne remarque mon existence que lorsque j'amène au bureau du Coca et des gâteaux au chocolat.