Un bloc de feuilles blanches, un marqueur rose, un ticket de caisse provenant de la cantine, deux paquets de chewing-gums entamés, une missive d'un syndicat dans lequel on se scandalise des salaires des patrons, une calculette pour bigleux, avec les touches aussi grosses qu'un sous-bock, un rouleau de scotch neuf, des copies de contrat dont j'étais en partie responsable, et d'autres documents, des impressions d'e-mails, des aide-mémoires, des post-it jaunes et un manuel d'instructions de Windows XP, dont je ne me suis jamais servi. Mon bureau est jonché d'objets tous plus inutiles les uns que les autres. C'est un peu triste, mais tout ce que je vais garder de cette expérience professionnelle tient dans mes poches, le reste finira au fond de la poubelle. Je prends les chewing-gums, le stylo quatre couleurs et je dérobe la clé USB que mon précédent chef m'avait gentiment prêté. C'est tout.
Pour fêter mon départ (officiellement, je démissionne pour "raisons personnelles"), j'ai offert un petit apéritif, malheureusement sans alcool, à tous ces gens qui gravitent autour de moi, que j'appelle par leur prénoms et dont je ne sais absolument rien de leur vie privée. David, le grand brun à lunettes, qui semble timide et renfermé, que fait-il de son temps libre ? Et Thomas, le petit blond pince sans rire, a-t-il une petite amie si mignonne que j'aimerais l'emprunter ? Quelles sont ses passions, ses gouts, ses convictions politiques ? Je n'en sais strictement rien, et c'est pareil pour chacun d'entre eux : il a fallu que je les réunisse tous dans une petite salle de pause pour que je me rende compte qu'aucun de mes collègues de travail n'allait me manquer. Je n'ai crée de lien affectif avec personne ici présent, et pourtant, tout le monde me sourit, lève son verre et me souhaite une bonne continuation. J'ai même eu droit à un discours dithyrambique par un de mes supérieurs, tellement hypocrite que je n'ai pas pu m'empêcher de rire quand il a déclarait que mon absence se ressentirait à chaque instant. Oui, il a dit ça. Nous avons du discuter, en cumulant tous ces petits instants à la machine à café, moins de vingt minutes ensemble. Et je suis à ses yeux quelqu'un d'indispensable : quelle chance il a que le ridicule ne tue pas.
Au loin, Cédric est confortablement assis dans son bureau, lisant une revue spécialisée dans les voitures et les jolies femmes pas très distinguées. Il n'a pas dédaigné venir nous rejoindre, malgré mon invitation : mon départ est bien le cadet de ses soucis. Le plus étrange, c'est qu'il a beau être totalement irrespectueux envers moi, j'ai tout de même de l'estime pour lui, car il est bien le seul, ici, à ne pas être un insupportable hypocrite qui ne remarque mon existence que lorsque j'amène au bureau du Coca et des gâteaux au chocolat.
samedi 6 février 2010
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