La BMW Series 3 noire, flambante neuve, zigzague sur le périphérique. Je me tiens à la poignée au-dessus de la fenêtre, baissant les yeux et fixant mes pieds, pour ne pas contempler le paysage qui défile à une vitesse folle. Cédric est un conducteur excité qui klaxonne en permanence, déploie par la fenêtre son majeur à quiconque ne lui laisse pas le chemin, se fend de temps en temps d'un "espèce de connard" à celui qui oserait le provoquer. Le son de la musique de fun radio est envahissante, les basses font vibrer mon siège. Cédric baisse le volume de la radio, suffisamment pour qu'on s'entende parler, et il entame la conversation. Et comme à son habitude, de manière directe et franche.
"Le problème dans ton secteur, c'est les mecs comme Sylvain, qui sont complètement hors-sujet. Est-ce que tu es d'accord ?"
Sylvain est un ancien de la boite, c'est lui qui m'a formé lors de mon premier mois, qui m'a appris les rudiments du métier, les petites astuces des conversations téléphoniques et des entretiens chez le client.
"Sylvain a été mon formateur, et il a toujours été sympa avec moi. En fait, c'est un peu un des seuls mecs que j'apprécie."
"Oui, c'est un brave gars, je suis d'accord. Mais tu ne réponds pas à ma question. Es-tu d'accord que ce mec n'a rien à foutre comme commercial ?"
"Je ne sais pas."
Il prend son temps, pousse un large soupir. Je sens que je l'exaspère.
"Ecoute... soit tu me parles franco, soit je te laisse sur le bord de la route. J'emmerde les faux-culs, alors n'essaye pas de jouer à ce jeu à la con avec moi".
Son ton devient cassant, son débit de parole s'est accélérée. Je suis dans une voiture qui roule à cinquante kilomètres au dessus de la vitesse autorisée avec un fou furieux qui la conduit. Autant dire ce qu'il a envie d'entendre.
"Sylvain est un excellent formateur, mais ses derniers résultats sont décevants. Il obtient beaucoup de rendez-vous, mais il ne les concrétise jamais."
"Et pourquoi d'après toi ?"
"Il n'a plus vraiment de motivation, je crois."
"Non faux ! Son problème, c'est son gros bide, ses cheveux gras, son look. Sérieusement, tu achéterais quelquechose à un gars aussi moche ?"
Je suis choqué par ses propos, mais je n'ose pas l'affronter.
"Euh ... je ne crois pas."
"Le soucis de votre secteur, c'est que les commerciaux sont majoritairement divorcés, ont tous plus de 45 ans et, surtout, sont tous gras et moches. T'es un des seuls mecs qui a la classe, là-bas. Sérieux ! Tu passes ta journée au téléphone alors qu'avec la gueule que t'as, c'est toi qui devrait être tout le temps chez le client !"
Cédric s'arrête sur le bas-côté de la nationale, soulève le frein à main, éteint la radio, sa voix est plus grave, ses paroles sont posées et moins saccadés.
"Ecoute.Je suis pas beaucoup plus vieux que toi, mais j'ai envie de faire de toi mon poulain. Je te ferai monter dans la hiérarchie, tu devrais pas stagner tout en bas alors qu'il y a des connards d'obèses incompétents qui sont tes supérieurs hiérarchiques. Ecoute ... ça te dirait de me suivre ? Tu le regretteras pas, je te le promets. Dans l'histoire, la boite est gagnante, j'y suis gagnant, et bien sur, toi, tu es gagnant. "
Il ne manque plus qu'un contrat à signer, le champagne dans la boîte à gants et le caviar sous l'appui coude pour me donner l'impression d'être le héros d'un film de gangster. Je le regarde, je souris, il me tend sa main, je la serre, il redémarre la voiture. La machine infernale vient de s'enclencher.
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